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Des bijoux, des parures et des joyaux

Le fermoir d’Envermeu, comment nos ancêtres faisaient leurs bijoux

Le fermoir d’Envermeu, comment nos ancêtres faisaient leurs bijoux

Je vous avais parlé de l’exposition « Les Bijoux de Nos Ancêtres » à Saint-Dizier et de ses bijoux mérovingiens.

Grâce à un passionné d’histoire des bijoux, qui fait lui-même de superbes re-créations, et dont je vous reparlerai bientôt (teasing, teasing…) j’ai découvert un blog qui raconte, en un feuilleton en huit épisodes, comment une bijoutière a fait une réplique du fermoir d’Envermeu, très semblable au fermoir de Saint-Dizier.

A quoi cela sert-il de re-créer un bijoux ancien ?

Bague de foi en argent, moderne, reproduction du Moyen Âge

Reproduction d’une bague de foi ancienne, par le Musée de Cluny

Il y a deux sortes de reproductions : la première, qui correspond à ce que l’on trouve dans les boutiques des Musées Nationaux, est une copie, avec des techniques modernes, souvent dans des matériaux nettement moins précieux, de bijoux anciens. Les bagues de foi du Musée de Cluny, par exemple, sont très certainement moulées en de multiples exemplaires.

Cela permet de produire en quantités adaptées à des boutiques de musées de jolis modèles à un prix très raisonnable.

La seconde est une véritable création, en essayant de reproduire non seulement le résultat final, mais aussi la technique utilisée par l’artisan de l’époque, ici le Haut Moyen-Âge.

Fibule or et grenat

Fibule en or décorée de deux grenats

Cela permet aux archéologues de vérifier leurs hypothèses en les confrontant à la réalité. Certaines techniques se sont perdues pendant des siècles, comme la granulation des grecs et des étrusques (teasing, teasing…) et ce n’est qu’en mettant en pratique les déductions faites à partir des vieux fours abîmés, des bijoux retrouvés et – parfois – de manuscrits anciens, que l’archéologue peut finalement dire « oui, cela a été fait comme ça ».

C’est le même principe qui pousse des passionnés à reconstruire le château de Guédélon, depuis plus de 15 ans, ou dans d’autres châteaux-forts du Moyen-Âge, partout en France. L’histoire vivante, comme on l’appelle, est à la fois un formidable outil de recherche pour les spécialistes, et un excellent outil de vulgarisation !

Le fermoir d’Envermeu

Le fermoir est nommé d’après Envermeu, la localité où il a été trouvé. Envermeu est occupé depuis l’antiquité, on y a trouvé des monnaies gauloises. Le fermoir, lui, provient de l’important « Champ de la Tombe« , où on a trouvé huit cent tombes, hommes, guerriers en armement, femmes avec toutes leurs parures et même chevaux.

Le fermoir, contrairement à ce que l’on pourrait penser, appartenait à un homme, il permettait de fermer une grande aumônière, l’ancêtre de nos porte-monnaies ! Celle si se portait attachée à la ceinture, par des lanières. Le rabat de l’aumônière était rendu rigide avec une fine plaque de bois, et le fermoir, attaché à une lanière, venait fermer le tout.

Vue de près d'une aumônière médiévale reconstituée

Port d’une aumônière, avec un fermoir de la même forme que celui d’Envermeux.
© Grande-Oye

Dessin représentant un homme agenouillé avec une aumônière dans le dos.

Le port de l’aumônière, avec son fermoir.
© Sylvie Culot – INRAP

Le blog Grande-Oye montre les différentes reconstitutions de l’habillement d’un guerrier de cette époque. J’ai trouvé sa proposition pour l’aumônière, portée devant, très convaincante, beaucoup plus que celle proposée par l’INRAP dans sa section sur le trésor de Saint-Dizier…. porter une aumônière à l’arrière, c’est le meilleur moyen de se la faire dérober quand on est dans une foule ! (Mais peut-être, effectivement, pouvait-on les faire glisser pour travailler la terre.)

Sur la reconstitution de Grande-Oye, le fermoir a la même forme que la pièce originale, mais il est simplement composé d’une pièce de métal, sans ornementation.

Le fermoir original représente deux têtes de cheval, opposées, avec les yeux en verre coloré, bleu, et les naseaux en verre coloré vert, ainsi qu’une décoration au centre. Le reste est composé de grenats sertis dans un cloisonné d’or.

Il a été très restauré, comme on le faisait – de façon « invasive » pour être pudique – au XIX° siècle, celui de Viollet-Le-Duc et de Schliemann

Une pièce typique du Haut Moyen-Âge

Les grenats

Le grenat est une pierre utilisée pour les bijoux depuis l’Antiquité. A l’époque, et jusqu’au début du VII° siècle, elle vient d’Inde et du Sri Lanka. Les routes commerciales ont sans doute mis un peu de temps à se développer, car les grenats sont très rares dans les bijoux de l’Antiquité Romaine.

Fermoir médiéval en cloisonné or et grenats

Le fermoir d’aumônière trouvé dans la tombe « du vieil homme » à Saint-Dizier.
© Denis Gliskman – INRAP

Au Moyen-Âge, on l’appelle escarboucle, par référence à la couleur rouge sombre des braises de charbon en train de mourir.

Le cloisonné

Le cloisonné, lui, est une technique qui vient du Moyen-Orient, dans doute par la région du Danube et de la Mer Noire, une région très importante à la fin de l’Empire Romain d’Occident, très riches, qui a donné de nombreux empereurs. A partir du IV° siècle, on le rencontre fréquemment dans les bijoux et le mobilier précieux, en France et en Europe du Nord.

On ne taillait pas les pierres précieuses comme aujourd’hui. Pour donner de l’éclat aux grenats, qui avaient été polis, on tapissait le fond du cloisonné de « paillons« , en métal brillant, or ou argent. La feuille de métal était gaufrée, ce qui permettait de renvoyer la lumière dans plusieurs directions, et de donner encore plus d’éclat aux grenats. D’où, sans doute, l’expression « avoir les yeux brillants comme des escarboucles » !

Morceau de bijou médiéval en or et grenats

Un bijou très abîmé montre bien les paillons au fond des cloisonnages

Des bijoux trouvés en Angleterre, dans le Staffordshire, permettent de bien comprendre cette technique : ils sont très abîmés, ont perdus une partie de leurs grenats et laissent voir les paillons au fond des cellules.

Les questions

Or, si on a trouvé beaucoup de bijoux (les Francs avaient encore l’habitude d’enterrer leurs morts avec leurs biens, notamment leurs bijoux), on a beaucoup de traces des ateliers, et on ignore beaucoup de choses sur la façon dont ces pièces complexes, au travail raffiné, étaient faites. De plus, en ce qui concerne les fermoirs, on se demande comment ils étaient fixés au tissu.

La reconstitution du fermoir

Lucile Tondeux va détailler comment elle a refait, entièrement ce fermoir. Je ne vais vous en faire qu’un très bref résumé, je vous invite à lire le blog, qui est vraiment passionnant !

1 : cinq fermoirs mérovingiens très semblables

Second fermoir de Saint-Dizier en cloisonné or avec des grenats et des verreries

Ce fermoir, trouvé dans une tombe de guerrier à Saint-Dizier a conservé des morceaux de tissu. Il est orné en son centre d’un petit lapis-lazuli afghan.
© Denis Gliksman – INRAP

Les fermoirs ont été produits en plusieurs exemplaires, par le même atelier. La fabrication en « petite série » de modèles à la mode, existe depuis très longtemps. Dans son article, Lucile Tondeux montre les photos de tous les fermoirs, qui se différencient par quelques détails. Entre autres, le visuel central semble être personnalisé pour chaque fermoir. Le tableau comparatif est clair…

2 : les techniques de cloisonné

Dans cet article, Lucile présente les différentes techniques utilisées pour le cloisonné à l’époque mérovingienne, qui produisent des cloisons plus ou moins hautes, donc qui sont utilisées avec des grenats plus ou moins épais, plus ou moins transparents… elle parle de cloisons d’un millimètre de haut. La technique nécessaire pour produire des grenats aussi minces demandait beaucoup de doigté, mais permettait d’obtenir des pierres très lumineuses, grâces aux paillons visibles en transparence.

Croix pattée issue du trésor de Nunney -

Ce pendentif en forme de croix pattée a été trouvé en Angleterre et montre un travail de cloisonnage complexe.

3 : la taille des grenats

C’est justement le sujet du troisième article : où et comment ont été taillés les grenats ?  Où, pour l’instant, on ne le sait pas, il faudra attendre l’hypothétique découverte d’un atelier de taille quelque part. Mais le processus de réalisation du fermoir permet de répondre à cette question (voir l’épisode 7), c’est l’intérêt de la reconstitution !

Comment… la technique est connue, décrite par Pline l’Ancien, mais elle est longue. Il fallait beaucoup de temps et de patience pour préparer soigneusement les pierres, le fermoir, qui fait seulement une dizaine de centimètres de long, en nécessite une centaine. Or Lucile estime qu’il fallait une journée de travail pour faire une plaquette de grenat !

Les Grenats avant la taille

Les Grenats avant la taille

4 : le boîtier

Si le cloisonné était en or, le boitier qui contient l’ensemble du bijou était lui, en métal nettement moins précieux, en fer. Celui d’Envermeu a été perdu, et remplacé par un boitier en argent réalisé au XIX° siècle. La soudure de pièces de fer de peu de hauteur (1 mm) demande là aussi beaucoup de doigté.

5 : le cloisonné

Réalisé à l’époque en or, le plané devait être fait au marteau, ce qui demande à la fois de la force et de la patience, « de nombreux apprentis »… et du savoir faire pour arriver à une épaisseur très régulière, et suffisamment mince (2mm). Lucile Tondeux « triche » en utilisant le laminoir, mais elle a pour excuse de travailler avec du laiton, nettement moins malléable que l’or. L’or recouvrait aussi le boitier en fer. Le montage du cloisonné est fait étape par étape, avec de tous petits points de brasure.

6 : les paillons

Là encore, un exercice de patience, les motifs de gaufrage sont très fins, et souvent assez complexes. Le travail sur le laiton rend la chose encore plus difficile. Le grenat est posé sur son paillon, puis inséré dans le cloisonné.

Gros plan du fermoir montrant des grenats, un verre et un petit morceau de lapis-lazuli

Détail d’un des fermoirs de Saint-Dizier, montrant bien « l’effet paillon », et le petit lapis-lazuli.
© Denis Gliksman – INRAP

7 : le serti

Cette étape permet de répondre à certaines questions précédentes, notamment en partie le « où » : pour arriver à une précision comme celle du fermoir, les grenats doivent être taillés par rapport aux dimensions du cloisonné, donc dans l’atelier.

8 : l’assemblage

Le cloisonné rempli avec les grenats est ensuite collé dans le boitier en fer. Des clous ont été repliés, peut-être servaient-ils à fixer le fermoir ?

La conclusion : un artisanat très élaboré et la création d’un style propre à l’Europe médiévale

Dans cet article, Lucile récapitule les enseignements tirés de sa réalisation, qu’elle compte d’ailleurs recommencer avec de l’or !

Le fermoir finalement reconstitué

Le fermoir finalement reconstitué (cliquez sur l’image pour la voir en plus grand)

La mienne ? Alors qu’on a souvent du Haut Moyen-Âge une image très sombre de monde barbare, on a la preuve qu’en réalité les « envahisseurs barbares » avaient une grande maîtrise de techniques très complexes et produisaient des bijoux de grande qualité. Ils s’approprient des techniques anciennes, plutôt méditerranéennes (cloisonné, filigrane, niellage et damasquinage sur certaines pièces) en les adaptant et créent leur propre style, très coloré.

Les routes commerciales allaient très loin en Orient, en Inde, au Sri Lanka, en Afghanistan (un des fermoirs de Saint-Dizier est orné avec un lapis-lazuli afghan, de même origine que la bague égéenne, ici, ce qui est très rare).

Les artisans avaient déjà inventé le système du modèle personnalisable. Le cloisonné du fermoir d’Envermeu est très proche de celui d’un des deux fermoirs de Saint-Dizier, mais les deux fermoirs de Saint-Dizier sont eux très différents, à l’intérieur d’une forme identique pour les trois.

Et surtout, j’ai trouvé ce pas-à-pas fascinant, et je vous engage à aller lire le détail de chaque étape sur le blog. Je vous conseille aussi le dossier réalisé par l’Inrap sur Saint-Dizier, qui donne beaucoup d’informations sur ce type d’objet.

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2 Commentaires

  1. C’est vraiment magnifique. Je trouve extraordinaire qu’on puisse passer autant de temps à refaire un bijou ancien. Et cela montre bien aussi que, comme vous le dites, le Moyen-Âge n’était pas la période de barbarie sombre qu’on croit.

    Je suis passionnée par cette époque, merci d’avoir parlé de ce bijou !

  2. Bonjour Lucie,

    merci de ton commentaire ! Oui, comme tu dis, la passion des artisans bijoutiers est quelque chose de merveilleux. Je suis bien contente d’être sortie du sujet habituel de mon blog.

    J’espère que tu aimeras aussi les bijoux moins historiques que nous montrons !

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